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Nicolas Langelier : « Notre permadistraction »

« Si un jeune est éveillé, il est connecté », déclarait Eric Schmidt de Google (Photo : EnUneImage)

Dans l'édition de septembre du magazine Infopresse, le chroniqueur Nicolas Langelier explore l'omniprésence d'internet dans nos vies.

« Je viens d'activer le logiciel sans lequel je ne pourrais juste plus écrire désormais. Pour une heure, ma connexion internet sera interrompue et mon MacBook sera un dactylo de luxe plutôt qu'un portail sur l'univers.

Voilà bien ce que nous essayons tous de faire, assis devant nos écrans : se concentrer sur le travail important, rédiger, analyser, prévoir, créer. Pas facile, cependant, quand la machine attitrée à ces tâches permet aussi de vérifier ses courriels 30 fois par heure (la moyenne, selon une étude) ou de se perdre dans les réseaux sociaux, la porno, le poker et Wikipedia. Même lire devient difficile. Nicholas Negroponte, célèbre professeur et chercheur au Massachusetts Institute of Technology, prédit carrément la fin du livre : « J'adore l'iPad, mais ma capacité à lire de longs textes a presque disparu, alors que je suis constamment tenté de vérifier mes courriels, chercher la définition d'un mot, cliquer sur des hyperliens. »

Dans son ouvrage We Have Met the Enemy: Self-Control in an Age of Excess, Daniel Akst avance que nous ne pouvons tout simplement pas résister à la quantité toujours croissante de tentations qui s'offrent à nous. Alors, nous engraissons, accumulons les dettes, gaspillons les ressources de la planète et n'arrivons plus à poser notre attention sur quoi que ce soit très longtemps.

Des constantes tentations hypermodernes, internet croît le plus vite. Le domaine connecté s'étend maintenant du métro jusqu'à 30 000 pieds dans les airs. « Si un jeune est éveillé, il est connecté », déclarait récemment Eric Schmidt, de Google. Ce constat dépasse largement cette catégorie d'âge. Ma mère, 70 ans, allume son ordi dès le saut du lit.

Dans The Shallows: What the Internet Is Doing to Our Brains, finaliste au Pullitzer 2011, Nicholas Carr énumère des études indiquant que ce flot d'information et de sollicitations surcharge notre mémoire vive personnelle, nous plongeant dans un état de distraction permanente. Des études encore plus récentes démontrent que la seule possibilité d'un courriel ou d'un message-texte nous distrait. Aussi bien dire que nous sommes maintenant toujours distraits.

Si tout cela n'était qu'un simple problème de productivité, l'on pourrait sans doute s'en accommoder, accepter l'ironie, que les outils qui devaient accroître notre efficacité nous aient rendus à jamais improductifs. Mais le risque plus grave est que la distraction ne soit pas juste un écueil au travail, qu'elle ait aussi un impact sur notre paix d'esprit générale, notre niveau de stress, carrément notre bonheur. Notre permadistraction mènerait à notre permadépression.

Peur exagérée, répondent plusieurs. L'humain s'est adapté à toutes les technologies, de l'écriture à la télévision. Toujours, rappellent-ils, des gens se sont pourtant lamentés de ne plus être capables de réfléchir comme avant. Thoreau, par exemple, signalait au milieu du XIXe siècle que beaucoup de ses concitoyens étaient devenus accros au bureau de poste? Dans 100 ans, les craintes quant à l'influence psychique d'internet nous sembleront-elles peut-être aussi vieillottes?

Mais peut-être que non, aussi. Peut-être que les générations futures seront sidérées par notre soif démesurée de connectivité, par nos huit fenêtres ouvertes en même temps, par nos trois appareils nous envoyant des messages et des sollicitations. Peut-être sommes-nous comme ces adolescents découvrant l'alcool, ignorant les bienfaits de la modération. Et peut-être, juste peut-être, que de notre capacité à bien utiliser ces formidables outils dépendra la qualité future de notre travail, de nos créations, de nos relations humaines... Ça mériterait au moins de s'arrêter pour y réfléchir, non? »

En plus de cette chronique, retrouvez dans la plus récente édition du magazine Infopresse, présentement en kiosque, un dossier sur les entreprises créatives, un regard sur les tendances qui feront 2012 en design, notamment avec le studio Design Army, ainsi que le jeu du « Une minute avec » avec Alexandre De Lamberterie, fondateur et designer graphique de Double-écho.

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