La référence des professionnels
des communications et du design

L'affaire Rapaille: Ça parle au diable

Martin Bélanger
Le beau danseur

La poussière est à peine retombée, au moment d'écrire ces lignes, sur l'affaire Clotaire; ce véritable feuilleton, qui aurait été hautement divertissant si la profession publicitaire et une ville entière n'en avaient pas accusé les contrecoups, me fascine depuis le début. Pas pour ses acteurs, mais pour ses spectateurs. Nous. Depuis le moment de son embauche jusqu'à sa chute sous la croix, Rapaille a déclenché une véritable tornade émotive chez le Québécois moyen en général et chez le professionnel québécois des communications en particulier.

Des billets, des éditoriaux, du déchirage de chemise sur le blogue public, au fil des semaines, j'ai ressenti l'atmosphère électrique d'une partie de hockey qui attend juste une bagarre générale. Dieu que ça venait nous chercher "profond", comme on dit en pop-psycho.

Mais ça venait nous chatouiller où, au juste? Et pourquoi?

On le sait, Clotaire Rapaille a commis quelques bêtises. Mais son premier péché, c'était son air. Son nom. Ce qu'il représentait. Voyez-vous, au Québec, et à fortiori, à Québec, les gens ont une vive répulsion de celui qui se place au-dessus de la mêlée. Probablement un traumatisme d'enfance. La société de classes, comme la société française et d'autres, n'est absolument pas valorisée, ici, au contraire, la petite bourgeoisie doit se faire très discrète dans son charme, sinon on se paie violemment sa tête. "La bourgeoisie, ici, ne peut pas se faire un party sans qu'un Falardeau en fasse un «temps des bouffons»" (B. Arcand). Arrive Clotaire. Une dégaine d'aristocrate. Des lunettes de soleil de vedette rock (justifiées ou pas). Quand les gens googlent son nom de péteux de broue, ils le trouvent posant devant des manoirs ou des limousines, assis dans son mobilier Louis XV ou arborant un jabot! Déjà, avant même qu'il n'ouvre la bouche, il était coupable. "Pour qui tu te prends, toi chose." Première prise.

Mais il avait quand même toute notre attention parce que nous avons un rapport complexe et complexé avec la France et le Français. Nul besoin de revoir une énième fois l'enchevêtrement de vecteurs émotionnels autour de cette mère patrie, qui serait comme un père qui nous a abandonnés, mais qu'on passe notre vie à haïr même si on l'aime, en cherchant inconsciemment son approbation pour se refaire une estime de soi. Complexe, je vous dis. Et là, Clo-Clo arrive, il nous dit qu'il est un pas-sion-né du Québec. Il nous aime. Champlain. Félix. Envoye donc. On adore ça. Mais le Français qui apaise nos complexes envers lui vient tout de suite après dire aux habitants de la Capitale qu'ils ont un complexe envers Montréal. (No shit, Sherlock...). Comme un patient en plein déni, l'habitant le savait, mais n'aime pas l'entendre. Il réagit, il pleure, il rage et, surtout, il ne veut pas payer 300 000$ pour se le faire rappeler. Deuxième prise.

Et puis, plus récemment, le dernier chapitre de cette histoire m'a rappelé ce conte classique de la tradition orale québécoise (tant qu'à explorer les archétypes de notre inconscient collectif). Parfois intitulé "Le beau danseur" ou "L'étranger", il en existe plein de variantes, mais en gros, c'est l'histoire du diable qui débarque dans une fête; une soirée dansante de Mardi gras, dans une maison de campagne, pendant une tempête de neige. Il arrive, l'on ne sait d'où, descend de son cheval noir, la famille l'accueille. Il est bien fringué. Beau bonhomme, dirait-on. Parle bien. Danse encore mieux. Mais il refuse d'enlever son couvre-chef et ses gants, qui cachent ses griffes et ses petites cornes (remplacez le chapeau par des verres fumés, idéales pour bluffer, les pros du poker vous le diront). Quelques heures et plusieurs danses plus tard, la fête se termine sur une note dissonante. Après avoir lui-même dévoilé son identité cachée, Lucifer déclenche un tonnerre qui enflamme la maison, avant de disparaître dans la nuit sur son cheval pur-sang de marque Bentley.

La ville de Québec dansait encore sur les rythmes d'un après-party de son 400e anniversaire, quand le diable est arrivé pour séduire ses convives, leur dire qu'ils sont beaux, danser avec eux, manger et boire un coup. Mais il cachait un peu sa véritable nature. Quand le fumiste est sorti du sac, on l'a sacré dehors au frette aussi sec. Car notre cerveau reptilien collectif a une frousse terrible du diable, et ce n'est pas d'hier. Il est donc parti en brûlant un peu la ville, en laissant une odeur de soufre et en marquant sa profession au fer rouge d'un emblème de "roi de la bullshit" dont on se plaira à affubler quiconque travaille dans la fabrication de l'image. Troisième prise, vous êtes retirés.

Après les commandites, les blogues de Bixi et autres écrans de fumée sulfureux, notre industrie avait bien besoin de cette éclaboussure. Misère. Avez-vous remarqué que la profession de psychanalyste ne se trouve nullement souillée dans cette saga? C'est presque injuste. Ils doivent bien avoir, eux aussi, un ou deux démons à chasser.

comments powered by Disqus