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Le paradoxe des médias

Bernard Motulsky

Dans sa chronique parue dans le numéro de mars d'Infopresse, Bernard Motulsky traite de la relation paradoxale que nous entretenons avec les médias, qui font l'objet d'abondantes critiques tout en constituant notre principale source d'information.

"Nous entretenons tous avec les médias un rapport paradoxal: nous les jugeons très sévèrement, les accusons d'être incomplets et inexacts, quand ce n'est pas superficiels ou sensationnalistes. En même temps, nous les utilisons abondamment dans notre vie à la fois personnelle et professionnelle. Ce que nous connaissons du vaste monde qui nous entoure provient d'abord des médias: combien de pays, de restaurants, de films ou de pièces de théâtre ne connaissons-nous que par notre journal quotidien ou nos émissions préférées.

Pire, pratiquement toutes nos opinions politiques sont construites à partir de ce que les médias rapportent des actions et des discours des politiciens. Les cas d'expérience réelle sont rares, et nous sommes peu nombreux à assister aux assemblées politiques, encore moins à avoir accès au Conseil des ministres. Sur le plan professionnel, nous apprenons habituellement ce qui se passe dans notre industrie par les médias, sans compter que notre expertise économique se résume souvent à la lecture de notre chroniqueur favori et des pages d'affaires d'un quotidien. Faites le test avec votre entourage, vous verrez qu'outre la météo, l'un de nos sujets favoris d'échange porte sur les manchettes du dernier téléjournal, que nous sommes encore très nombreux à consommer malgré l'émergence de tous les nouveaux médias et l'omniprésence du web, qui reprend souvent et multiplie les principales nouvelles du jour.

Pourtant, dans les nombreuses occasions que j'ai eues avec mon ami (et malgré tout journaliste) René Vézina de discuter du rôle des journalistes avec des universitaires, des cadres ou des professionnels, j'entends toujours la même insatisfaction, si ce n'est la crainte à l'endroit des journalistes: crainte d'être mal compris, mal interprété, mal cité et exploité. C'est à cette peur que j'attribue le succès de l'ouvrage que nous avons publié, René et moi, livre déjà en réimpression même si lancé seulement en septembre dernier. Ce petit texte très pratique nous a valu un nombre considérable d'entrevues dans les médias, durant lesquelles j'ai tenté de mettre en pratique ce que je prône dans mon volume, ce qui n'est pas toujours facile.

Plusieurs constats s'imposent de cette assez longue expérience. Tout d'abord, les médias nous mettent en face de ce qu'on pourrait appeler l'effet miroir: personne n'aime totalement ce qu'il voit de lui dans le miroir, pas plus qu'on n'aime se voir en photo, en vidéo ou entendre le son de sa voix. Être dans les médias nous oblige à nous regarder plus en face que nous n'y sommes habitués. C'est encore pire quand on doit affronter son image, mais également ce qu'on dit. Il est rare que nos paroles expriment très précisément notre pensée, surtout si nous devons être brefs et résumer ce que nous voulons dire. Le principe que je préfère quand on conseille quelqu'un pour des relations de presse se résume dans la maxime suivante: «Sois bref ou tais-toi.» L'on doit réduire notre analyse d'une situation, notre évaluation, nos connaissances à leur plus simple expression, en gommant toutes les nuances, tous les détails, toutes les mises en garde, mais, en plus, ce qu'on dit est repris, modifié, parfois encore plus résumé par quelqu'un qui, souvent, n'y connaît pas grand-chose. Frustrant, mais, en même temps, c'est la condition sine qua non pour pouvoir donner à notre pensée et à notre personne une exposition aussi importante. Comme Achille devait choisir entre une longue vie heureuse mais ordinaire ou une courte vie glorieuse, la visibilité porte en elle le même paradoxe: plus mon message atteindra de monde, moins je contrôlerai la façon dont il sera interprété."


Bernard Motulsky est titulaire de la Chaire de relations publiques et communication marketing de l'Uqam et coauteur du livre Comment parler aux médias.

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