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La culture, c'est rentable

Illustration: Alain Pilon

En 2008, Julia Gibassier a lu Millénium: une série de trois épais romans policiers totalisant près de 2000 pages. Et surtout, un investissement énorme dans la culture: trois fois 34,95$ (plus taxes), soit plus de 100$ dans les poches du divertissement.

Qui en a profité? Pas l'auteur? Stieg Larsson? Il est mort, mais il a des ayants droit. Il reste le libraire (une marge de 40% du prix de vente), l'éditeur français (Actes Sud), le distributeur, l'imprimeur.

Julia a-t-elle réalisé un bon coup?

Deux mille pages à 100$ (arrondissons), ça nous donne 5¢ la page lue. Si l'on considère qu'elle a adoré cette lecture, le rapport qualité/prix semble raisonnable.

De plus, Julia a prêté ses volumes à sa mère et à son frère. Cela abaisse le coût au tiers de sa valeur initiale. Mais ne rentrons pas dans ces considérations trop hypothétiques, de plus en plus de Québécois n'ayant ni frère ni soeur.

Alors? Qui dit mieux?

Prenons Le Journal de Montréal. Certains trouvent du plaisir à décortiquer ses pages dégoulinantes d'hémoglobine, de femmes violées, d'enquêtes scabreuses et de joueurs de hockey au bord de la crise de nerfs.

Combien pour ce quotidien? 85¢ (plus taxes) en semaine et 135 pages. Enlevons les pubs, il doit nous rester une cinquantaine de pages à lire (y compris les petites annonces). Un dollar (arrondissons encore) pour toutes ces feuilles format tabloïd, ça nous donne deux sous la page lue.

Le Journal de Montréal bat donc Millénium à plate couture. Un comptable digne de ce nom devrait conseiller à Julia de changer immédiatement de lecture.

Une ministre de la Culture digne de ce nom pourrait alors arguer que la valeur ajoutée de la littérature devrait se soustraire au coût affiché en magasin. Vous déboursez 100$, certes, mais ce que vous en retenez en retour est inestimable. À l'inverse, qui se souvient de sa lecture du "n°1 des quotidiens français d'Amérique", le 7 mai 1999?

Pas grand monde, donc zéro valeur ajoutée.

Julia, qui n'a rien dit jusqu'ici, demande soudain:

- Comment vais-je calculer la valeur ajoutée d'un bon roman?

Les regards se tournent en bloc vers la ministre de la Culture digne de ce nom, qui cherche désespérément son conseiller personnel en matière de littérature. Malheureusement pour elle, il est sorti fumer une cigarette. Elle doit improviser:

- La culture, c'est ce qui reste quand on a tout oublié, disait...

- Lénine?, suggère Julia qui étudie justement la révolution russe.

- Hum... probablement, quoique, ce n'était pas un communiste?, patine la ministre.

- Denys Arcand?, propose alors Julia.

Certainement, c'est son genre, se rattrape aux branches la ministre.

- Oui, mais la fameuse valeur ajoutée?, piaffe le lecteur d'Infopresse.

La ministre prend une profonde inspiration, puis se lance. Elle adore ça, se lancer. Ça lui vient de son école secondaire, quand elle pratiquait le saut en longueur, à un niveau provincial de compétition.

- Nous retirons toujours davantage de la culture que nous en donnons. C'est un investissement rentable, à court, moyen et long termes. Plus nous serons cultivés, plus riches nous serons.

Julia tâte mentalement ses poches vides. Elle a beaucoup lu ce matin, mais ça n'a pas renfloué ses caisses personnelles.

La ministre s'enflamme:

- Mon gouvernement va créer de la richesse en agrandissant les bibliothèques, en prolongeant les heures d'ouverture de la cinémathèque et en instituant des nuits blanches obligatoires dans nos musées pour tous les élèves du primaire au cégep, même ceux qui fréquentent le privé.

Des applaudissements nourris suivent cette déclaration.

Julia Gibassier s'inquiète pour son avenir: si elle avait dû attendre après sa bibliothèque pour dévorer Millénium, elle aurait dû patienter plusieurs années. Cette histoire de riches et de pauvres, c'est encore une manigance électorale. Elle a lu un truc dans le genre à la une du Journal de Montréal.


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