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La jeune fille-cerf ou l'éternelle bataille

L'homme est un animal politique paraît-il, il est aussi un animal musical: l'écoute du prochain album de Camille* le démontre brillamment .

Chaque participant à l'enregistrement de ce disque conceptualisé autour de l'idée de «ménagerie», a choisi non seulement un animal totémique mais a également imité les animaux auxquels il s'identifiait. Primaires, originelles, charnelles, sensuelles, vibrantes, organiques, ces chansons nous font à nouveau prendre conscience de l'animalité de toute création humaine.

On peut rapprocher ce brillant travail d'un récent album d'un des meilleurs groupes rock parisiens, Hopper**, dont toute l'imagerie est construite autour de la nature, de l'animalité, et d'un personnage, la fille-cerf. Le titre même de l'album  («Deergirl» / «la jeune fille-cerf») n'est pas sans nous rappeler la figure montante de l'animalité dans la création contemporaine (la dernière campagne Orangina par exemple), et au cinéma. Une imagerie qui semble avoir de beaux jours devant elle, mais que l'on semble redécouvrir, alors même que la représentation de la bestialité a toujours été centrale dans toute création humaine, et en tout premier lieu dans la création musicale. Le sociologue Michel Boccara théorise même le chant comme structurant la toute première forme d'humanité, avant même la parole et l'homo sapiens, à la seule différence près que l'homo cantans fait justement encore partie du monde animal.

Il est passionnant de se replonger également dans les réflexions de Georges Bataille. Ce dernier, dans «Lascaux ou la naissance de l'art», nous rappelle que dans l'art pariétal, l'homme cache systématiquement son visage en le remplaçant par un masque animal. L'hypothèse de Georges Bataille est que «le passage de l'animal à l'homme fut d'abord le reniement que fait l'homme à l'animalité».

Le côté obscur n'est jamais loin, tant la figure de l'animal est souvent proche de celle de la «bête» et de celle du diable. Michel Maffesoli parle de «Part du Diable» pour définir cette partie refoulée de nous-mêmes que synthétisent des représentations immortelles comme celles du Dieu Pan (revisité récemment par le film Le labyrinthe de Pan de Guillermo Del Toro)

Un reniement incarné dans une différence fondamentale entre l'homme et l'animal pour Bergson: la conscience et la maîtrise de soi. C'est cette lutte perpétuelle, entre voilement et dévoilement, qui "est la lutte intestine entre l'homme et l'animal".
Dans cette bataille, le reniement n'est visiblement pas total, puisque la figure de l'animal qui resurgit est sans aucun doute concomitante avec une valeur centrale de notre société actuelle où se maîtriser, contrôler ses émotions, est absolument essentiel (de Fear Factor au Grand Frère), et avec des débats émergents sur le rapprochement entre homme et machine, avec l'avènement prochain probable d'un homme-cyborg.
Peut-être faut-il voir de manière symbolique le coup de boule de Zidane ou le «casse-toi pauvre con» de Nicolas Sarkozy, comme des résurgences symboliques de notre animalité et de notre refus subconscient de la non-maîtrise? Quoiqu'il en soit, un nouveau chapitre de cette bataille éternelle semble ouvert. Nul ne sait qui gagnera, mais une chose est sûre, la bête est prête à se réveiller.

Thomas Jamet est fondateur et directeur associé de ReLoad (Publicis Groupe Media).

*Camille «Music Hole», Virgin. À sortir le 7 avril,

**Hopper « Deergirl » MVS Records


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