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Les nouveaux maîtres du monde sont dans mon grenier

Il existe depuis bon nombre d' années un phénomène bien étrange au Japon, répondant au nom de «Hikikomori».

 
Celui-ci désigne une pathologie psychologique touchant la plupart du temps des adolescents décidant de cesser tout contact avec leurs proches, leurs parents et le monde extérieur, et de rester cloîtrés dans un endroit confiné (en général leur chambre) pendant des semaines voire des mois, sans aucune communication avec l'extérieur, si ce n'est via Internet et les jeux vidéo. Ce phénomène social et familial toucherait selon certains spécialistes un jeune sur dix et presque 1% de la population japonaise? Considéré au départ à tort comme une forme d'agoraphobie par les psychologues, il a été rapidement traduit comme un refus de la société contemporaine japonaise, de la pression qu'elle engendre et également de la cellule familiale traditionnelle. Cette dérive de la société nippone a été magnifiquement mise en scène par le dramaturge et metteur en scène Yôji Sakate dans la pièce «Le grenier» écrit en 2002, actuellement jouée à la Maison de la Culture du Japon à Paris. Sakate y met en scène des Hikikomori retranchés non pas dans leur chambre mais dans leur grenier, recréant un espace clos proche de la chambre.

Ce phénomène et cette pièce de théâtre «résonnent» profondément avec l'un des ouvrages les plus remarqués de ce début d'année: Les Netocrates*,  co-écrit par Alexander Bard, producteur rock, icône gay et philosophe, et le journaliste et auteur suédois Jan Söderqvist.

Traduit en français après 8 ans d'attente, le livre est sorti le 25 janvier. Cet essai déjà culte dresse le portrait de l'après-capitalisme dans une nouvelle société «ultra-technologisée».
Au-delà d'une nouvelle théorie du monde et de l'économie mondiale à l'ère des réseaux et du net, les auteurs y posent une vision des media et de l'information, définis comme centraux, et revisitent l'archétype paradigmatique de McLuhan: «Medium is the message», en allant encore plus loin: l'internaute est le message, car il ne fait plus qu'un avec l'information.

Alexander Bard et Jan Söderqvist y dressent surtout le portrait vertigineux et saisissant du nouveau «maître du monde»: le «netocrate», post-politique immergé dans les réseaux, ayant une existence sociale virtuelle plutôt que réelle ou physique, et dont le Net est le «centre métaphysique».
Pour Alexander Bard, «l'individu est mort avec le capitalisme. Il est maintenant remplacé par le «dividu». Empruntant ce terme à Gilles Deleuze, les auteurs prophétisent dans Les Netocrates l'avénement d'un individualisme «explosé» et la fin de «l'individu». Nous ne serions ainsi plus des êtres "individuels", mais des «dividus» existant dans des contextes sociaux différents, de manière beaucoup plus charnelle que virtuelle sur Internet, dévoilant non pas une schizophrénie mais une personnalité «schizoïde», ayant abandonné l'idéal de la personnalité "monopsychique" pour se délecter à apparaître différents selon les contextes.
Le "dividu" peut être séparé en des éléments distincts, et vit dans les réseaux, composant son identité via le Net.

C'est en ce sens que les Hikikomori japonais, cloîtrés et vivant en réseau, partageant des émotions avec leurs amis virtuels, déployant leurs personnalités multiples sur la toile, ont peut-être annoncé eux aussi de manière prophétique (et douloureuse) la naissance de la Netocratie? Incompris et pris pour des schizophrènes et des malades, ils étaient peut-être les premiers netocrates!
Il fallait le savoir, les nouveaux maîtres du monde se cachaient dans les greniers japonais.

Thomas Jamet est fondateur et directeur associé de ReLoad (Publicis Groupe Media)

* L.Scheer, Paris , collection Mutations


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